Le dernier croque-mitaine – l’interview des artistes

Le dernier croque-mitaine – l’interview des artistes

Le dernier croque-mitaine – l’interview des artistes


AGNÈS DESARTHE ET JUANJO GUARNIDO, LA RENCONTRE

Agnès Desarthe et Juanjo Guarnido reviennent sur la naissance du Dernier Croque-mitaine, leur rencontre et leur fascination commune pour les créatures du folklore.

Comment ce projet est-il arrivé chez Little Urban ?

A. D. J’avais déjà travaillé avec la maison sur le grand livre consacré à Maurice Sendak, dont je suis la traductrice en France. J’avais été très impressionnée par leur engagement sur un tel projet. Je me suis dit que s’ils étaient assez fous pour publier un ouvrage aussi ambitieux, ils me suivraient peut-être sur Le Dernier Croque-mitaine, un projet de musique pour chœur et orchestre. C’était un vrai pari.


Qu’est-ce qui vous plaît dans cette forme ?

A. D. Pour moi, le modèle, c’est la comédie musicale. Je suis moi-même musicienne et certains sentiments, quand ils deviennent trop forts, quand tout s’emballe, ne peuvent plus seulement se dire : il faut les chanter.


Comment Juanjo Guarnido est-il entré dans l’aventure ?

A. D. Le projet était déjà bien avancé. Lors d’un dîner de famille, nous en parlions avec Léonard. Mon frère (le baryton Laurent Naouri) a tendu l’oreille et nous a dit : « Arrêtez de chercher, c’est Juanjo Guarnido qui doit faire ce livre. Les croque-mitaines, c’est pour lui ! » Je lui ai donc envoyé un mail en lui demandant timidement de lire une demi-page… et de me conseiller un jeune illustrateur.

J. G. Dès qu’Agnès m’a parlé du Dernier Croque-mitaine, je l’ai vu illustré dans ma tête. J’ai tout de suite pensé à Brian Froud et John Bauer, puis à Arthur Rackham, qui est pour moi une référence absolue.

A. D. C’est exactement la référence que j’avais en tête !

J. G. Cela faisait écho à une envie très ancienne. Adolescent, j’avais découvert Les Fées de Brian Froud et Alan Lee, puis La Bible des gnomes et farfadets. Ces ouvrages m’avaient bouleversé. Depuis, je rêvais de réaliser un livre dans cet esprit, avec cette esthétique très britannique, plus largement nordique.

Vos croque-mitaines constituent effectivement une encyclopédie de monstres…

J. G. Dans cette histoire, on croise tous les croque-mitaines du folklore européen : Baba Yaga, l’Hombre del Saco, la Cuca, le Boogeyman… Je voulais que cette vingtaine de créatures – trolls, gobelins, géants, ogres velus – aient des racines populaires, qu’ils ne ressemblent ni à des extraterrestres ni à des personnages de jeux vidéo.

A. D. Il y a une dimension documentaire. Juanjo connaissait naturellement l’Hombre del Saco, qui appartient au folklore espagnol. Moi, j’entendais parler du grand Babahou dans ma famille nord-africaine et de Baba Yaga dans ma famille russe. Chaque culture possède son croque-mitaine.

Vous serviez-vous du croque-mitaine pour endormir Léonard, qui signe donc la composition musicale de ce livre ?

A. D. Pas du tout. Je lui chantais des chansons… avec des résultats variables !

Et vous, enfant, vos parents vous faisaient- ils peur avec ces créatures ?

A. D. Non, chez nous, c’était plutôt un sujet de plaisanterie. Mon père, Aldo Naouri, qui vient malheureusement de disparaître, était pédiatre et passionné par l’enfance. Il nous racontait parfois des histoires très dures inspirées de ses jeunes patients, sans jamais révéler leur identité bien sûr. Il pensait qu’il ne servait à rien de protéger les enfants de tout. Les enfants sont solides ; ils se construisent aussi avec leurs peurs et leurs fantasmes. Ce livre est aussi une manière de lui rendre hommage.

Juanjo, avez-vous travaillé différemment de vos albums de bande dessinée ?

J. G. La technique reste proche de celle de Blacksad. J’ai simplement utilisé une encre plus diluée, dans des tons sépia, afin que le trait soit moins présent et que l’ensemble ressemble davantage à de l’illustration qu’à de la bande dessinée. Tout est réalisé à l’aquarelle. En revanche, c’est la première fois que je travaille sur des formats aussi grands : les planches font 50 x 70 cm et les doubles pages font plus d’un mètre de large !

Agnès, vous êtes aussi l’interprète du texte lu, enregistré pour la version audio.

A. D. Oui, avec Léonard. Mais il ne s’agit pas d’un texte lu auquel on aurait ajouté des chansons. Tout est mêlé. Les chansons font avancer le récit, elles aident à comprendre l’histoire.
La musique n’est pas décorative, elle a une véritable fonction narrative.

Cet album est finalement une histoire de famille…

J. G. D’une certaine façon, oui ! J’ai d’abord fait la connaissance de la famille d’Agnès grâce à sa nièce Neïma Naouri qui chante aussi dans cet album. En discutant, je découvre qu’elle est la petite-fille d’Aldo Naouri et la fille de Laurent Naouri. J’étais stupéfait. Aldo Naouri est une référence pour moi : mes enfants ont grandi avec ses livres. Quant à Laurent, que j’avais vu plusieurs fois au Châtelet et au Théâtre des Champs-Elysées, je le considère comme le plus grand baryton français.

A. D. C’est bien une histoire de famille. D’ailleurs, nous sommes en pleine procédure d’adoption de Juanjo !


LÉONARD DESARTHE, LA GRANDE FABRIQUE D’UN CHOEUR MINIATURE

Le dernier croque-mitaine – l’interview des artistes

« Je me suis dit que je ne pouvais pas être en dessous en intensité. » Lorsque Léonard Desarthe découvre les illustrations de Juanjo Guarnido, il repense sa partition. « Je réécoutais ma musique en regardant les dessins et il me manquait quelque chose. J’ai ajouté des timbales, un orchestre à cordes… Il fallait rendre tout cela plus grandiose. »

À 36 ans, Léonard Desarthe compose pour le cinéma, la publicité et ses propres albums, toujours avec la volonté de raconter. Il signe la musique du Dernier Croque-mitaine, dont il assure également la réalisation sonore et le sound design. Son goût pour les récits remonte à l’enfance.
« Je regardais les génériques de films juste pour écouter la musique. Je voyais les noms des compositeurs et me disais : Ça a l’air d’être un métier génial. On peut écrire des musiques si différentes qu’on ne doit jamais s’ennuyer. » Formé à la guitare classique avant de jouer dans des groupes de rock, il cultive un parcours éclectique, de la bossa-nova au jazz.

Pour cette œuvre, il se plonge dans le répertoire savant. « Quand on emprunte au classique, on a l’impression d’avoir tous les dieux de la musique au-dessus de l’épaule qui nous jugent sévèrement ! » Il travaille Bach, Poulenc ou Britten, et s’inspire aussi de Janequin. Après avoir découvert le texte de Hauts les murs (la première chanson de l’album), il pense au Chant des oyseaulx, cette pièce du XVIe siècle qui utilise des entrées en imitation rapprochée pour ne pas casser le texte et pour maintenir une clarté dans le discours musical. « J’avais chanté du Janequin au lycée et j’avais adoré. C’était d’une modernité incroyable, presque psychédélique. Quand j’ai lu la chanson d’Agnès, j’ai tout de suite pensé à lui. Le système d’écriture en imitation qu’il utilisait pour transcrire le chant des oiseaux fonctionnait parfaitement pour décrire musicalement les croque-mitaines, leur nombre et leur frénésie. » Mais Le Dernier Croque-mitaine n’est pas une oeuvre classique au sens traditionnel. Elle mêle les références, entre burlesque et imaginaire fantastique. « C’est une musique très hybride. Elle emprunte au classique, mais elle reste drôle et étrange. » Pour cette dimension enfantine, il cite aussi Danny Elfman (L’Étrange Noël de Monsieur Jack) et Randy Newman (Toy Story).

L’autre défi est technique. Écrite pour un chœur et un orchestre, la partition a pourtant été interprétée par seulement quatre voix : celles de Laurent Naouri, Neïma Naouri, Isabelle Kalma et Léonard Desarthe lui-même. « Les morceaux sont très exigeants vocalement et il fallait des chanteurs polyvalents, à l’aise dans le classique mais capables aussi d’interpréter des personnages, avec une vraie compréhension du texte. » Certaines séquences réunissent plus de cinquante pistes vocales. Deux mois et demi d’enregistrement, puis des semaines de montage et de mixage avec l’ingénieur du son David Bernfeld, ont transformé ces quatre interprètes en un chœur imaginaire d’une cinquantaine de chanteurs. Un geste artistique et une prouesse artisanale qui font entrer dans le budget d’un livre un projet digne des plus grandes philharmonies.

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Le dernier Croque-mitaine
Le dernier Croque-mitaine

La raison pour laquelle les croque-mitaines existent, ce qui les fait naître et apparaître, ce sont les caprices des enfants : les parents, à bout de nerfs, inventent ces créatures plus horribles et plus affreuses les unes que les autres pour effrayer les petits et les forcer à dormir. Seulement voilà, cela fait des décennies, que pas un nouveau croque-mitaine n'est apparu. Pourquoi ? Mystère. Et que vient faire le jeune et beau Girolamo auprès de ces monstres, dans leur demeure ancestrale d'où personne ne revient ?

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